Philosophie du Monde des Elfes

Voyager à l'ère de l'Anthropocène

Perdre tout repère pour mieux se (re)connecter à son corps, à la Terre et ses éléments

Quand le temps des vacances devient le temps de la découverte, de l’apprentissage, de la création, de l’innovation.

Sensations de soi en Islande

 

Par jour de mauvais temps, de blizzard, tu peux aller te plonger dans les eaux chaudes d’un bain brûlant, le visage fouetté par la bise et les flocons.

Une chose est sûre, tu es vivant. Dans ces terres mornes et désolées, où la vie a tant de mal à pousser, tu es vivant. Tu le sens dans chacun de tes pores, ouverts à l’eau chaude, claqués par l’eau glacée.

 

Quand le vent se calme, les éléments s’apaisent, place au repos, à la contemplation, au vide de mouvement, au vide de son. Apaisement général, tu replonges en toi. Seul un reflet, une image projetée de ton être éclaire ce tableau désolé.

Qui es-tu, là, perdu, seul ? Que veux-tu au fond de toi ? Quelle image vois-tu se dessiner sur le miroir d’un fjord à la mer d’huile ? Malhabile, tu écoutes l’écho de tes pensées et de tes envies renvoyé par les parois d’un fjord arqué et qui vient doucement tinter ou résonner à la surface brillante d’une eau salée éclairée par des rayons rasants.

Si tu sais écouter, observer, toucher, goûter, sentir, peut-être percevras-tu un petit toi émerger, mal assuré, mais fidèle à tes entrailles, à ce qui vit au plus profond de toi.

 

Peut-être plongeras-tu alors dans les eaux glacées de ce fjords pour sentir hurler en toi ce moi profond, trop souvent ignoré, encapsulé. Pour te libérer des gangues lentement mais savamment tissées autour de ce corps de chair et d’os ; par des années de vie, par des siècles de culture, par des formes, des formats, des schémas inculqués par les parents, les pairs, les enseignants…

Immersions en nature

Perdre tout repère pour mieux se (re)connecter à son corps, à la Terre et ses éléments

 

Pourquoi ?

Comment ?

 

« En fait, la crise écologique renvoie à une crise plus générale du social, du politique et de l’existentiel. Ce qui se trouve mis en cause ici, c’est une sorte de révolution des mentalités afin qu’elles cessent de cautionner un certain type de développement, un productivisme ayant perdu toute finalité humaine. Alors, lancinante, la question revient : comment modifier les mentalités, comment réinventer des pratiques sociales qui redonneraient à l’humanité – si elle l’a jamais eu – le sens des responsabilités non seulement à l’égard de sa propre survie, mais également de l’avenir de toute vie sur cette planète, celle des espèces animales et végétales comme celle des espèces incorporelles, si je puis dire, telles que la musique, les arts, le cinéma, le rapport au temps, l’amour et la compassion pour autrui, le sentiment de fusion au sein du cosmos ? » Guattari (dans Qu’est-ce que l’écosophie ?)

 

Entrée dans l’ère de l’Anthropocène et défis à venir

 

Bruno Latour souleva une question essentielle lors d’une conférence à l’Institut Français de Londres : “What to do when told, day after day, and in increasingly strident ways, that our present civilizations is doomed; that the Earth itself has been so tempered with that there is no way it will ever come back to any of the various steady states of the past?” (Latour, 2011)*.

Ainsi sommes-nous entrés dans l’ère de l’Anthropocène, une époque où les conséquences des actions humaines sont commensurables avec celles des forces géologiques. Désormais, les forces de l’humanité et de la Terre sont entremêlées (Gren & Huijbens, 2014).

« Paradoxalement », alors que l’homme se mesure aux forces géologiques, il se sent particulièrement démuni face aux crises écologiques. D’après Latour (2011), ce sentiment est lié à la déconnexion totale entre l’ampleur et la nature des phénomènes et la nature de nos émotions et de nos modes de pensées.

Nous sommes dépassés par les crises environnementales. Les objets hybrides, sortant des desseins de leurs producteurs, prolifèrent ; Nature et Culture s’entrecroisent. Les ruptures introduites par la « constitution moderne » (Latour, 1991) semblent ne plus tenir. Science, politique, économie, droit, religion, technique s’entremêlent alors même que la modernité avait pris soin de bien isoler chacun de ces domaines.

Toujours d’après Latour, l’une des voies pour réduire la déconnexion entre l’ampleur des problèmes auxquels nous faisons face et notre entendement limité est de cartographier les controverses, notamment par le biais des informations – traces – numériques ; les Big Data. Dans cette perspective, un grand projet s’intitulant « Politiques de la Terre à l’épreuve de l’Anthropocène – Territoires, Données, Méthodes » a été lancé en 2014. Ce programme vise à apporter un regard sur la complexité des phénomènes actuels par le prisme d’une approche « à grande échelle ».

Nous pensons qu’une entrée complémentaire, par les interactions fines, intimes, entre les Hommes et la Terre est nécessaire pour saisir la complexité des phénomènes actuels. L’Homme étant d’autant plus démuni face à la crise que ses émotions sont déconnectées des phénomènes le dépassant, comprendre comment ces émotions pourraient retrouver un lien étroit avec la Terre et les crises auxquelles elle fait face nous paraît nécessaire. Dans cette perspective, Heyd propose une hypothèse de travail : “in order to attain appropriate long-term ways of coping with a world of increasingly disastrous natural environmental changes, we need to develop cultural matrices which integrate non-human nature and human beings in community” (Heyd, 2007, p.11)**. Selon lui, “this will require concerted efforts by individuals throughout our societies to develop new practices and ways of relating to the natural environment.” (Heyd, 2007, p.49)***.

 

Pour moi, l’Islande est une terre qui concentre de nombreux caractères pouvant favoriser le développement de telles matrices culturelles.

En effet, la géologie des lieux, la puissance des éléments qui s’y expriment, les écosystèmes qui s’y déploient, offrent d’infinies possibilités de découvertes et d’étonnement qui sont autant d’opportunités pour développer de nouvelles formes de relations à notre environnement.

La culture islandaise en elle-même peut d’ailleurs être porteuse de voies dans cette perspective. Cela s’inscrit dans la langue islandaise elle-même. En islandais, le monde, l’univers et le cosmos sont une forme de « maison ». En effet, la racine est commune pour les mots maison, monde, univers, cosmos : heima, heimur, alheimur

Le monde, le cosmos, se trouvent bien être notre « maison ». « Maison » ; ce terme ne saurait recouvrir la signification de « heima » en islandais ou « home » en anglais, termes dont le sens est bien plus profond que celui que nous lui attribuons en France. D’ailleurs, un ami islandais me confiai un jour que l’on avait un grave problème avec la langue française. Nous n’avons pas de mot pour désigner son « chez soi » profond, pas la maison comme bâtiment mais le lieu auquel on « appartient » si l’on peut dire. « Home » en anglais, « heima » en islandais. « Heima » qui constitue donc la racine du monde et de l’univers, du cosmos, en langue islandaise.

La construction des mots « philosophie » et « philosophe » donne aussi matière à réflexion de ce point de vue. « Heim•speki » et « heim•spekingur », littéralement « sagesse du monde » et « homme sage du monde ».

La racine grecque, étymologique de notre « philo•sophie » semble plutôt centrée sur l’homme en lui-même et sur son amour de la sagesse. En islandais, la sagesse se rapporte au monde avant d’impliquer l’homme qui la porte.

* « Que faire quand on entend, jour après jour, et de façon de plus en plus véhémente, que notre civilisation est condamnée ; que la Terre elle-même a été tellement dégradée qu’il n’y a aucune possibilité pour qu’elle revienne à l’un de ses états stables du passé ? »

**« Pour s’orienter vers des voies durables et faire face à un monde où les dégradations de l'environnement naturel sont croissantes, nous devons développer des matrices culturelles qui intègrent en harmonie la nature non-humaine et les humains. »

***« Cela va nécessiter un effort concerté des individus de notre société visant à développer de nouvelles pratiques et de nouvelles manières de se relier à l'environnement naturel. »


Quel voyage ?

Le tourisme comme temps de re-création

Le voyage comme prétexte.

Les voyages n’ont ici pas uniquement pour vocation la découverte d’une nouvelle terre, d’un nouveau territoire, mais la (re)découverte de soi, des éléments et de la manière dont ceux-ci nous affectent.

Le tourisme comme temps de re-création

 

Le tourisme a été théorisé par le biais de termes contradictoires comme Ici / Ailleurs, Soi / Autres (Bourdeau, Mao, Corneloup, 2011). Pendant longtemps, la diffusion du tourisme dans les sociétés occidentales a contribué à relativiser la valeur du travail (Viard, 2000 & 2006) mais le tourisme était principalement considéré comme une rupture compensatoire et une revitalisation de l’énergie productive.

Alors que le tourisme fait maintenant face à la fois à des crises environnementales et économiques, certains chercheurs explorent ses mutations. Pour Franklin (2004), le tourisme réarrange les gens, les choses, les technologies, les discours et les valeurs dans un sens plutôt qu’un autre. Le tourisme est un espace-temps particulier au sein duquel l’individu fait l’expérience de l’altérité. Dans nos sociétés, où les gens vivent principalement en zones urbaines, la nature représente un espace hors-quotidien essentiel pour récupérer, un espace de re-création (Andrieu, 2014), autrement dit, un espace-temps privilégié pour expérimenter de nouvelles formes d’écologie corporelle.

 

De l’exemple d’une baignade en eaux chaudes

 

Un exemple de baignade en eaux chaude, dans le cadre d’un séjour en Islande, permet de mettre en évidence une possible prise de conscience corporelle d’une forme de fluidité des énergies qui circulent entre l’Homme et la Terre. L’expérience corporelle vécue par les touristes participe à la mise en cause de certaines des barrières systématiques construites par la modernité. L’Homme n’est pas un produit pur de la Culture, isolé de la Nature et coupé de toute connexion intime avec elle.

Se trouver confronté à une expérience corporelle sortant de l’ordinaire est l’occasion de prendre connaissance par le corps de préceptes incorporés ; le corps humain moderne doit se protéger de l’extérieur, un ensemble d’artéfacts venant médier sa relation à son environnement.

Pour retrouver les liens qui nous unissent à la Terre que nous habitons, il apparaît nécessaire de s’affranchir de certains de ces artéfacts produits par la culture occidentale ainsi que de blocages psychiques culturellement construits.

Une baignade en eau chaude peut conduire à une prise de conscience par le corps de l’existence de cycles, de réseaux qui lient les sphères domestiques (éventuellement industrielles) aux sphères naturelles. Cette prise de conscience nous semble importante pour faire face aux conséquences de nos actions à l’heure de la crise environnementale.

Percevoir les circulations d’énergie et les échanges « directs » possibles entre le corps humain et la Terre c’est aussi imaginer pouvoir réduire les productions d’énergie visant à alimenter la machine humaine. C’est imaginer pouvoir retrouver une énergie vitale nécessaire pour faire face aux crises.

 

Cette petite expérience corporelle – certes pas tout à fait ordinaire – pouvant relever de ce l’on qualifie d’immersion dans la nature, peut ainsi renvoyer à des enjeux qui la dépassent largement : les flux d’énergie et les échanges entre le corps humain et l’énergie terrestre. Ce n’est qu’un exemple mais il permet d’envisager la richesse d’une analyse fine de nos rapports corporels à la nature et de la manière dont l’écologie corporelle peut s’insérer dans la recherche d’une meilleure compréhension des enjeux liés aux crises environnementales.

Je souhaite utiliser le temps du tourisme comme un temps d’exploration des possibles

  • dans la recherche d’une (re)connexion aux éléments, à la Terre et à soi

  • dans la réorganisation des perceptions et des cadres d’action

  • dans des processus d’innovation ancrés dans les « réalités naturelles »

 

 

Le voyage comme prétexte. Les voyages n’ont ici pas tant pour vocation la découverte d’une nouvelle terre, d’un nouveau territoire, mais la (re)découverte de soi, des éléments et de la manière dont ceux-ci nous affectent.


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